« Allier, terre de sourire communiste »

NICOLAS CHEVASSUS-AU-LOUIS, reporter de Médiapart, propose un dossier sur notre département sur le site de son journal : 

https://www.mediapart.fr/journal/france/310517/allier-terre-de-sourire-communiste

Dans ce reportage, le journaliste revient sur l’engagement et l’implantation des communistes et de la gauche locale dans le département. Il est bien-sûr question de notre candidature et de la 1ère circonscription !

Bonne lecture !

La circonscription de Moulins, dans l’Allier, est l’une des rares où le Parti communiste français peut espérer gagner un nouveau député. Sur ce bastion du communisme rural, le comité local de la France insoumise ne s’est pas plié aux injonctions nationales pour laisser la place au candidat communiste, Jean-Paul Dufrègne, ex-président du conseil général.

l-humain-d-abord

Allier, envoyé spécial.-La circonscription de Moulins, dans l’Allier, est l’une des rares où le Parti communiste français (PCF) aborde les élections législatives avec le sourire. Ici, il n’est pas question de sauver un des derniers députés communistes (ils étaient neuf dans la précédente assemblée), mais bien de gagner un nouvel élu. Un député sortant PS qui ne se représente pas, laissant la place à Magali Alexandre, 33 ans, ancienne du cabinet de Manuel Valls, parachutée ; une droite menée par l’inoxydable Pierre-André Périssol, maire de Moulins depuis 1995, un temps ministre et deux fois député, qui risque, à 70 ans, d’être victime du dégagisme en vogue ; un FN contenu, et un candidat communiste, Jean-Paul Dufrègne, populaire au-delà des rangs du PCF, qui est parvenu in extremis à convaincre La France insoumise de ne pas présenter de candidat. Les espoirs semblent fondés. Et ce d’autant plus que la circonscription de Moulins comprend le Bocage bourbonnais : un bastion du communisme rural, étonnant exemple d’une continuité politique à la gauche de la gauche qui dure depuis plus d’un siècle.

Dès la fin du XIXe siècle, l’Allier est marqué par l’influence des guesdistes. Cette tendance révolutionnaire de la SFIO est principalement implantée dans deux secteurs. Le premier est le bassin de Montluçon, avec son industrie sidérurgique et ses ouvriers syndiqués. La ville minière de Commentry, en périphérie de Montluçon, élit en 1882 le premier maire socialiste de France, Christophe Thivrier. Le second est le Bocage bourbonnais, au centre du département, à mi-chemin entre Montluçon, à l’ouest, et Moulins, à l’est. En son cœur, la commune de Bourbon-l’Archambault est dominée par les vestiges d’un imposant château fort, symbole de la puissance passée de la fameuse dynastie royale européenne des Bourbon. « Je ne dirai jamais que je suis bourbonnais », lance Georges Thin, ancien ouvrier puis permanent du PCF de 1978 à sa récente retraite. « Pour moi, les Bourbon sont ceux qui ont maintenu mes parents dans l’ignorance et la misère », poursuit ce fils d’un paysan anarcho-syndicaliste. Avec le partage révolutionnaire des biens de la noblesse, la propriété des terres agricoles a été transférée à des familles bourgeoises urbaines, déléguant la gestion à des fermiers généraux, lesquels pressurent les paysans métayers. Très tôt s’organise dans l’Allier rural un syndicalisme agricole très ancré à gauche, centré sur la défense des métayers et la lutte contre les fermiers généraux.

En 1910, la circonscription élit le socialiste Pierre Brizon, professeur natif du bocage, qui se fait remarquer au Palais-Bourbon par sa défense des métayers. Il est, en 1916, l’un des trois députés voter contre les crédits de guerre. Ces deux pôles de la gauche de l’Allier font, au Congrès de Tours de 1920, des choix différents. Les militants SFIO du bassin de Montluçon, emmenés par le futur ministre de l’intérieur du Front populaire Marx Dormoy, choisissent de garder la vieille maison socialiste, tandis que les militants du Bocage rejoignent le tout nouveau PCF. C’est le point de départ d’une histoire qui dure encore aujourd’hui.

Six Soudanais et un Érythréen accueillis à l’automne 2015

La commune d’Ygrande, 800 habitants, au cœur du Bocage, a un maire communiste depuis 1920. Elle est connue dans tout le département tant pour l’exubérance de son carnaval printanier que pour son viscéral ancrage à gauche. Aux dernières présidentielles, Jean-Luc Mélenchon a recueilli 35 % des suffrages, dix points de plus qu’en 2012. La cellule du PCF compte une vingtaine d’adhérents, dont les deux tiers ont moins de 50 ans. Ils sont agriculteurs, ouvriers, employés, artisans…

Le PCF reste ici un parti de classes populaires. Pierre Thomas, 57 ans, éleveur, est maire d’Ygrande depuis 1995. La liste qu’il anime recueille plus de 80 % des suffrages à chaque élection municipale. Fils d’un ouvrier agricole devenu métayer sur la fin de sa vie, il fait remonter aux « relations très dures qui existaient avec le propriétaire » son engagement communiste. « Le propriétaire refusait de faire des travaux sur l’exploitation, de moderniser les installations, de réparer les bâtiments. Je garde en mémoire ce jour, vers mes huit ans, où le propriétaire ne voulait pas réparer une fenêtre de la maison vétuste dans laquelle nous vivions. Il disait que nous n’avions qu’à mettre un sac plastique pour bloquer l’ouverture. Mon père était à deux doigts de lui sauter dessus. »

Sur la grande place d’Ygrande se trouve un buste d’Émile Guillaumin, écrivain paysan, natif du village, décédé en 1951. Un petit musée lui rend hommage. Il est installé dans la maison où il a vécu et écrit son livre le plus connu, La Vie d’un simple, qui rate de peu le Goncourt en 1904. Guillaumin y raconte la vie des métayers, de ce monde agricole délaissé par la littérature française alors qu’il représentait la majorité de la population active, ses luttes et ses espoirs. « Guillaumin insistait sur l’importance de l’éducation », souligne Pierre Thomas, très sensible au fait que « nombre de jeunes choisissent encore aujourd’hui délibérément l’échec scolaire, sachant que leur famille n’aura pas les moyens de leur payer les études ». Il compte faire rééditer les textes d’Émile Guillaumin dès qu’ils seront, dans quatre ans, tombés dans le domaine public.

Qu’est-ce qui distingue une commune rurale communiste ? « Nos élus sont plus attentifs, plus à l’écoute de la population. Lors de la canicule de 2003, on n’avait pas attendu les consignes du gouvernement pour aller se préoccuper des personnes âgées », dit Pierre Thomas. « Notre travail, c’est que les gens aient les meilleures conditions de vie possible, que personne ne reste de côté. » Ygrande compte 34 logements sociaux, 25 gérés par Allier Habitat, 9 par la commune. « Il y avait des logements libres. Quand la préfecture m’a demandé si j’avais des places pour les réfugiés, j’ai dit oui, bien sûr », raconte Pierre Thomas. Six Soudanais et un Érythréen sont arrivés à l’automne 2015. Leurs demandes d’asile ont été acceptées et ils devraient quitter la commune sous peu, sauf Karim, « qui envisage de rester. Il lui faut une heure pour traverser le bourg tant il a noué de relations ». Avec Bellenaves, dont le maire est également communiste, Ygrande est l’une des rares communes de l’Allier à avoir accueilli volontairement des réfugiés.

À une vingtaine de kilomètres plus au sud, Tronget, 940 habitants, est un autre bastion du communisme du Bocage. Les réunions du comité fédéral du PCF s’y tiennent dans la salle municipale « mise à disposition gratuitement pour toutes les associations, alors qu’il faut payer pour avoir un local dans les mairies de droite », précise le premier adjoint, Jean-Marc Dumont, la quarantaine, cadre au conseil régional.

À mi-chemin entre Montluçon et Moulins, à quelques kilomètres de la départementale qui relie les deux villes, Tronget est au centre du département. La commune organise chaque été autour de son plan d’eau le plus grand concert de la Région Auvergne. Tryo, Fréro Delavega ou de Palma y ont attiré plus de 15 000 personnes. « Cette notoriété culturelle nous a aidés à rendre la commune attractive », dit Jean-Marc Tronget, qui cite aussi la crèche municipale, « un atout, une offre de service, et non une charge, comme le pense la droite », l’accueil d’un nouveau boulanger, accompagné par la municipalité, ou encore la création d’une épicerie sociale et solidaire (qui vend les produits de première nécessité à un tiers de leur prix dans le commerce et propose un accompagnement des personnes par un conseiller spécialisé dans l’encadrement du budget domestique) en commun avec 58 autres communes du Bocage.

La pauvreté rurale fait en effet ravage. On peut être propriétaire d’une maisonnette sans avoir les moyens de la chauffer. « L’Allier, dont la population est vieillissante, doit penser la manière d’accueillir ses nouveaux habitants, qui sont souvent de milieux très populaires et sont attirés par les faibles prix de l’immobilier », dit Jean-Marc Dumont. Et le communisme, dans tout cela ? « Moi je m’en fous que l’on mette un sigle PCF sur une profession de foi électorale. Tout ce qui compte, c’est d’être utile aux gens et de faire vivre les valeurs de solidarité, soutient Jean-Marc Dumont. Le plus important dans le communisme, c’est de mettre en partage. Si l’on parle de mettre en commun, les deux tiers des gens nous suivent. Si l’on parle de communisme, parce que le terme reste attaché à l’URSS, ils nous fuient. »

Une dynamique d’union autour des communistes

Plus de la moitié des municipalités de la communauté de communes du Bocage bourbonnais restent de sensibilité communiste. Pourtant, les communistes de l’Allier éprouvent, comme ailleurs, le sentiment du déclin. « Il y a un mythe parisien, y compris au sein du PCF, du bastion communiste de l’Allier », dit Yannick Monnet, la quarantaine, éducateur spécialisé et secrétaire fédéral du PCF, « alors que nous ne sommes, depuis une quinzaine d’années, que la troisième force politique du département », derrière l’Union républicaine du Bourbonnais, incarnation locale de la droite, et le Parti socialiste. « L’Allier est un département où la gauche et la droite ont toujours été à égalité. Les communistes ne l’ont emporté que lorsqu’ils ont pu amorcer une dynamique d’union autour d’eux », souligne Georges Thin. Avec le recul de l’histoire, le PCF de l’Allier a clairement vu son influence régresser, même s’il a su se préserver des crises à répétition, et des départs de militants afférents, qui l’ont affaibli nationalement. Dès 1995, ses militants perdent la direction de la Fédération départementale des exploitants agricoles, antenne locale de la FNSEA, historiquement à droite à l’échelle nationale, mais dont, dans l’après-guerre, la gauche, en particulier communiste, était parvenue à prendre la direction départementale. Dans un département très rural, le contrôle du principal syndicat agricole, les positions de pouvoir qui allaient avec (notamment à la chambre d’agriculture), était un des ressorts de l’influence communiste dans l’Allier.

Sur le terrain électoral, l’évolution n’est guère plus favorable au PCF. En 2001, le parti perd la municipalité de Montluçon et la présidence du conseil général qu’il avait regagnée en 1998. L’année suivante, Jean-Claude Mairal, ancien président du conseil général, échoue de peu (49,2 % des voix au second tour face à la droite) à prendre la suite d’André Lajoinie, député de la circonscription du Bocage depuis 1978. S’il est nationalement connu surtout pour son modeste 6,7 % à l’élection présidentielle de 1988, André Lajoinie, 88 ans, bénéficie toujours d’une forte popularité dans le département. Depuis 2007, l’Allier n’a plus de député communiste. Les élections municipales de 2014 amplifient le déclin de l’influence du PCF, qui peine à renouveler ses élus à la tête de municipalités tenues depuis des décennies. Des trois communes de plus de 3 500 habitants qu’il détenait toujours, seule Désertines, proche de Montluçon, a été sauvée.

Fils de petits agriculteurs, devenu conseiller agricole faute de pouvoir s’établir comme paysan, Jean-Paul Dufrègne, 57 ans, est le grand espoir des communistes de l’Allier. En 2015, il a été élu haut la main conseiller départemental du canton de Souvigny, dans le Bocage, avec 84 % des voix dans la commune de Saint-Menoux, dont il fut maire de 1995 à 2008. Ce n’est que de 48 voix dans un canton que le PCF a perdu la majorité de gauche, et donc la présidence du conseil départemental, qu’il exerçait depuis 2011. À la tête du conseil départemental de l’Allier, Dufrègne avait fait voter une aide publique pour permettre aux jeunes de passer leur permis de conduire, des budgets importants pour les festivals culturels « indispensables à l’attractivité du territoire » et des rendez-vous réguliers avec les habitants dans le cadre du programme de démocratie participative. Ces trois mesures sont passées à la trappe dès le retour de la droite au pouvoir, en 2015. Les sept années à la tête du conseil départemental lui ont permis de se doter d’une solide popularité.

Souriant et convivial, d’abord aisé, celui qui a présidé une majorité départementale où le PCF (9 sièges) devait composer avec le PS (8 sièges) et le Parti radical de gauche (2 sièges) ratisse bien au-delà du parti communiste et son millier d’adhérents dans l’Allier. « Nous sommes confiants pour le Bocage, mais c’est dans Moulins et ses 35 000 électeurs, soit la moitié de la circonscription, que tout va se jouer », analyse Jacques Cabanne, ouvrier retraité d’Yzeure, et codirecteur de la campagne de Jean-Paul Dufrègne.

C’est précisément dans Moulins, plus que dans le cœur rural de la circonscription, que le profil de Pauline Rivière, 33 ans, cadre au comité d’expansion économique de l’Allier, investie par La République en marche, pourrait séduire. « Elle mène une campagne efficace et joue à plein du fait qu’elle est nouvelle en politique », reconnaît Jacques Cabanne. Parti en campagne dès février, Jean-Paul Dufrègne a rencontré un à un les conseils municipaux de chacune des 126 communes de la circonscription. Son savoir-faire politique s’est manifesté dans la manière dont il a circonvenu la menace d’une candidature de La France insoumise.

« Jean-Paul a parrainé Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle et adhéré à la charte de La France insoumise. Et le comité local de La France insoumise a décidé, contre l’avis du national, de ne pas présenter de candidat dans la circonscription », détaille Jacques Cabanne. Europe Écologie-Les Verts soutient également la candidature. Chantre de la solidarité des « nouvelles ruralités » de cette France périphérique éloignée des métropoles, défenseur d’un communisme qu’il résume par le mot d’ordre : « L’humain d’abord », Jean-Paul Dufrègne pourrait bien réussir l’exploit de devenir dans quelques semaines un nouveau député d’un groupe communiste dont les effectifs n’ont fait, depuis les législatives de 1997 et l’élection d’une majorité « gauche plurielle », que fondre.

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